Si les philosophes sont aussi utiles et nécessaires que les avocats pour sauvegarder la démocratie, ils ne devraient pas utiliser leur aura pour défendre des causes qu’ils ne connaissent pas bien. En effet je suspecte BHL derrière son article paru dans le point du 21 novembre 2003 un désir secret de vouloir défendre quelques praticiens psychanalystes non médecins, non psychologues qui risquent de passer sous la lorgnette humiliante de l’amendement-loi "Accoyer" sur l’évaluation des psychothérapies. Ce que BHL ne sait pas et ne pourra jamais mesurer du fait de sa formation de généraliste  humaniste c’est qu’à l’heure actuelle dans notre pays le niveau général des psy en tout genre est en voie de nette dégradation comme pourraient le lui confirmer les anciens responsables notamment des grands cercles psychanalytiques. Il en va de même en ce qui concerne le niveau et la compétence de bon nombre de psychiatres issus des formations universitaires dont on peut constater l’appauvrissement tant du point de vue conceptuel que pratique. Ne nous faisons surtout pas abuser par la dialectique de BHL sous forme de diatribes agrémentées de considérations historico-philosophiques. Elle ne peut faire qu’illusion d’une connaissance de la chose et d’une véritable réflexion et c’est pourquoi je me sens obligé de réagir pour éclairer le lecteur non averti. Je suis certainement mieux placé en tant que psychiatre psychothérapeute pour donner un avis sur la question de la pertinence des soins psychothérapiques aujourd’hui en vigueur en France. Tout d’abord je conseille à BHL de lire mon ouvrage "Des processus de changement" dans lequel il trouvera sa même pensée somme toute bien triviale que bien des approches non médicales sont parfaitement efficientes pour soulager ou traiter nombres de troubles de nature psychologique ou psychosomatique.

 

Ensuite je tiens ici à réitérer, comme Freud l’avait affirmé lors de la constitution de son école psychanalytique, que seule une formation médicale et psychiatrique approfondie reste la meilleure garantie d’une bonne pratique "soignante" tenant compte de toutes les dimensions bio-pycho-sociales impliquées dans l’équilibre psycho-affectif des individus. Il avait toujours affirmé que les non médecins devaient être sérieusement surpervisés malgré l’intérêt certain de leur vision non médicale de la souffrance humaine. L’argument bateau, brandi, de la sécurité des pratiques par le seul fait de l’existence d’instances ordinales et de supervisions ne tient vraiment pas la route quand on sait combien de superviseurs patentés sont eux-mêmes aveuglés, déformés voire endoctrinés par leur propre pratique sectaire. En médecine nous le savons bien avec l’institution des références médicales opposables qui appauvrissent et limitent notre savoir et notre pratique si l’on ne s’en tient qu’à elles.

 

Certes les apports d’autres disciplines (sociologie, éthnologie, éthologie, linguistique, anthropologie, biologie, arts, etc.) ont largement enrichi nos pratiques soignantes et peuvent pour certains patients s’avérer plus pertinentes qu’une approche traditionnelle médicale psychiatrique bien codifiée. Cependant il ne serait pas très sage par exemple de laisser sans référent médical (spécialiste multiréférentiel) un patient dépressif, anxieux , agité ou asthénique dans l’ignorance d’un trouble qui puisse être la conséquence d’une maladie endocrinienne, métabolique, neurologique, somatique ou d’un contexte socio-familial ou professionnel délétère. N’oublions pas qu’un humain est avant tout un être biologique et que pour son bon fonctionnement nous devons nous assurer de la santé de ses organes qui risquent parfois de traduire leur dérèglement uniquement par des troubles de l’humeur ou du cours de la pensée qu’on aurait tort de prendre et de traiter comme tels. Ainsi au nom d’une soi-disant liberté de choisir sa voie pour "guérir" ou se "développer", il serait totalement inconscient de laisser les consultants libres de leur choix ("existentiel" ou thérapeutique) sans leur donner un éclairage tiers impartial et médicalement sécurisé afin d’éviter les dérives potentielles de quelques pratiques gouroutiques ou charlatanesques comme on peut encore le voir dans la prise en charge de patient atteints de cancers cherchant désespérément à échapper à leur mal en se prêtant à des pratiques qui leur sont vendues comme miraculeuses. En tant que médecin psychiatre, je ne vois aucune contre-indication à vouloir mettre de l’eau bénite sur une tumeur cancéreuse pourvu qu’on y adjoigne un traitement médical qui ait fait scientifiquement ses preuves. Or dans le domaine de la psychothérapie et des médecines parallèles peu d’études sérieuses ont été menées jusqu’ici vraisemblablement de crainte de découvrir certaines limites peu favorables.

 

Encadrer, évaluer, former les acteurs soignants dans le domaine des psychothérapies toutes tendances confondues nous paraît un mal nécessaire. Il ne faut pas trop compter sur l’autoformation ni sur l’autosurveillance de la majorité des thérapeutes trop sûrs de leur théorie et de leur pratique qui ont souvent cette fâcheuse tendance à garder ou à "culpabiliser leur patient" en mettant sur le compte d’une soi-disant résistance au changement leur incompétence crasse comme soignants masquée parfois par une accumulation de diplômes et de savoirs encyclopédiques. Il manque manifestement en France une sorte d’université privée sans intérêt économique, politique, ni de carrière, confrontant et fédérant toutes les pratiques psychologisantes afin de lutter contre les lobbies des multiples écoles qui se font la guerre au détriment du soin. Restons avant tout soignant avant de se poser la question de la pertinence de nos théories et de nos pratiques qui sont loin jusqu’ici d’avoir fait leurs preuves irréfutables pour traiter les maux de l’âme. Dans bien des cas refuser l’évaluation est une marque de dogmatisme usant d’un savoir totalitaire mis entre les mains de cercles d’influence à des fins de pouvoir ou de survie. Faire barrage à toute évaluation intelligente, c’est paradoxalement alimenter l’occultisme que BHL se targue de vouloir combattre et le freudisme risque d’en faire définitivement les frais. Je suis d’accord, revenons à Freud et ne laissons pas à des fils dénaturés qui ont oublié leurs patients, le soin de l’enterrer définitivement au fond de leurs chapelles. BHL voulant rendre service en faisant une bonne action se comporte inconsciemment  sur ce coup de gueule comme un véritable Brutus.

 

Je terminerai en conseillant au philosophe et à nous tous de relire ou de lire  profondément  les pensées Lao-tseu.

4- Réponse à BHL