On rentre dans l'oeuvre de Nietzsche comme dans une auberge espagnole. Celui qui s’y attarde soit s’en détourne immédiatement car rien n’y paraît vraiment doux,  délicieux ou raffiné, soit il s’y installe avec délectation en picorant ici et là des idées qui le séduisent ou qui germaient déjà en lui sans oser jusqu’à maintenant trop les proclamer haut et fort. Bien sûr chacun a son Nietzsche fou génial, malade, poète, provocateur, sociopathe ou révolutionnaire. Au fil des lignes on y trouve tout et son contraire. Il suffit de faire son marché ou quelques coupes ou mauvaises interprétations des nombreux aphorismes métaphoriques que Nietzsche affectionnait particulièrement tout comme Jésus-Christ usait de paraboles pour mieux se faire comprendre ou persuader son auditoire peu cultivé.

Dans la préface de Ecce homo (1888), 2 ans avant sa mort, regrettant de n’avoir pas été assez clair dans ses précédents écrits et surtout d’avoir été négligé voire ignoré par ses contemporains, Nietzsche fit l’effort, sur un ton quelque peu orgueilleux et péremptoire, probablement très conscient de la valeur fondamentale de ses messages, d’expliciter  le contenu de ses divers ouvrages en s’adressant aux futures générations de lecteurs de tous les temps.

"En prévision que d’ici peu j’aurai à soumettre à l’humanité à une exigence plus dure que celles qui lui ont jamais été imposées, il me paraît indispensable de dire qui je suis. Au fond, on serait à même de le savoir car je ne suis pas resté sans témoigner de moi. Mais, le désaccord entre la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains s’est manifesté par ceci que l’on ne m’a ni entendu ni même vu. Je vis sur le crédit que je me suis fait moi-même, et, de croire ce que je vis, c’est peut-être là seulement un préjugé!... Il me suffit de parler à un homme cultivé quelconque qui vient passer l’été dans l’Engadine supérieure (1), pour me convaincre que je ne vis pas. Dans ces conditions, il y a un devoir, contre lequel se révolte au fond ma réserve habituelle et, plus encore, la fierté de mes instincts, c'est le devoir de dire : Ecoutez-moi, car je suis un tel. Avant tout ne me confondez pas avec un autre ! Je ne suis, par exemple, nullement un croque-mitaine, un monstre moral, - je suis même une nature contraire à cette espèce d’hommes que l’on a vénérés jusqu’à présent comme des modèles de vertu. Entre nous soit dit, je crois précisément que cela peut être pour moi un objet de fierté. Je suis un disciple du philosophe Dionysos, je préférerais encore être considéré comme un satyre que comme un saint. Qu’on lise donc cet ouvrage! Peut-être ai-je réussi à y exprimer ce contraste d’une façon sereine et bienveillante, peut-être qu’en l’écrivant je n’avais pas d’autre intention. Vouloir rendre l’humanité meilleure, ce serait la dernière chose que je promettrais. Je n’érige pas de nouvelles idoles, que les anciennes apprennent donc ce qu’il en coûte d’avoir des pieds d’argile! Renverser les idoles - j'appelle ainsi toute espèce d’idéal- c’est déjà bien plutôt mon affaire. […]Toute conquête, chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance a son origine dans le courage, dans la dureté à l’égard de soi-même, dans la propreté vis-à-vis de soi-même. Je ne réfute pas un idéal, je me contente de mettre des gants devant lui…[…] Maintenant je vous ordonne de ma perdre et de vous trouver vous-même ; et ce n’est que quand vous m’aurez tous renié que je reviendrai parmi vous."(2)

 

Comprendre Nietzsche c’est se pénétrer, somme toute, d’un système relativement simple et remarquablement efficace pour démasquer les impostures et les imposteurs. Cependant le prix à payer d’une telle déconstruction systématique des "illusions" humaines est la solitude extrême, le non sens de la vie qui ne peut que pousser son adepte dans les affres de la dépression chronique, le sentiment d’incompréhension total, le suicide, la folie ou la mort. En effet rien, à y regarder de près, hormis les sciences exactes passées à l’épreuve des faits répétés, ne peut s'imposer comme vérité intrinsèque et éternelle. Toutes les œuvres et manières de penser, d’être ou de sentir des hommes ne sont que les divers  fruits de conditionnements, d’us et de coutumes plus ou moins partagés par le plus grand ou le plus petit nombre. Ainsi comme proclame son Zarathoustra : "L'homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, mais aussi haïr ses amis".

Si "penser par soi-même" peut résumer la doctrine de Nietzsche, prise au pied de la lettre, elle n'est en réalité qu’un exercice obsessionnel mégalomaniaque pour intégrer les contradictions humaines et  servir un détachement psychoaffectif total en vue de mieux se préparer à la mort sans regrets ni souffrances.  Ne voulant aucunement reconnaître ni dieu ni maître ni amis, l’exemplarité de sa philosophie vécue jusqu’à l’extrême a su nous faire remarquer, à ses dépends, que la quête d’une véracité absolue de chaque instant de la vie, débusquant et chassant tous les mensonges humains, jusque dans ses rapports d’amour et d’amitiés, ne peut conduire qu’à sa propre perte dans les cimes désincarnées et glaciales  de l' "atmosphère des hauteurs" pour prendre, une fois mort, la place laissée vacante  par les idoles divines qu’on s’est évertué à destituer. Une telle entreprise égoïste, méprisante et orgueilleuse de repli sur soi ne peut se poursuivre sa vie durant que par l’espoir de la consolation de la paix de l’âme libérée du vil commerce avec les "sous-l'humains" : "Voyez avec quelle tranquillité tout repose dans la lumière! Voyez comme l'on respire librement! Que de choses on sent au-dessous de soi!" 

 

 

Références:

(1) Région montagneuse à 1800 m d'altitude au sud-est de la suisse autour du Lac de Sils où Nietzsche séjourna régulièrement entre 1883 et 1888 dans un hôtel à Sils-Maria. 

(2) Frédéric Nietzsche. Ecce Homo. Comment on devient ce que l'on est. Ed. Mille et une nuits, 1996, p. 9 -14. 

 

29- Nietzche libre penseur