Nous proposons d'expliquer la diversité des fantasmes, des comportements et des pulsions comme des productions générées par la pulsion d'emprise sous la force d'un fantasme primordial qui pousse à vouloir revivre la béatitude foetale. Comme le souligne le psychanalyste Alain Ferrant, l'hypothèse "d'un travail d'emprise, mis en oeuvre dès le début de la vie, implique l'environnement maternant et repose sur la notion freudienne d'appareil d'emprise, généralement négligée par les auteurs […] L'emprise se dégage d'abord sous forme de travail d'emprise, c'est-à-dire un ensemble de conduites motrices puis relationnelles qui vise à modeler autrui de telle sorte que les conditions de satisfactions soient assurées."

 

Pour comprendre l'organisation psychique des humains et la diversité de leurs comportements plus ou moins pulsionnels, nous sommes obligés d'admettre que la mémoire du corps garde inconsciemment la trace du vécu au sein de la dyade mère-foetus. Et en ce temps là, Réel et Être étaient pour le sujet comme confondus. Inscrite confusément dans notre corps et de notre esprit, cette trace mnésique laisserait l'éprouvé d'une toute-puissance, hors du commun, d'être le Réel, le Monde, l'Univers, d'être Un, le Tout, le Grand Tout comme les dénomment certains auteurs ou mystiques religieux. Cette trace mnésique de plénitude mégalomaniaque se lierait à un instinct de vie de nature purement biologique transmutant dans la psyché en une première pulsion, dite pulsion d'emprise. Elle pourrait suivre deux destins plus ou moins intriqués selon le tempérament des sujets, ses conditions éducatives et l'occurrence de certains aléas de la vie. Il y aurait ainsi d'un côté une pulsion de vie ou Eros caractérisée par l'autoconservation, toute-puissance " positive " , qui prendrait racines dans les instincts génétiquement programmés dont les toutes premières manifestations sont les réflexes ou pulsions de fouissement, de succion et d'agrippement, de cramponnement. D'un autre côté, il y aurait une pulsion régressive, caractérisée par une toute-puissance "négative" ; que Freud avait, selon nous, injustement appelée pulsion de mort ou Thanatos. La pulsion régressive, imposerait à certains sujets le choix de voies masochistes, d'autodestruction, psychotiques, autistiques ou suicidaires, voies qui ont la caractéristique commune d'être des plus faciles et rapides pour celui ou celle qui ne craignent pas la mort. Elle serait pour ainsi dire l'équivalent d'une pulsion de vie paradoxale, renversée en son contraire, afin de faire vivre pleinement au sujet un sentiment de toute-puissance et lui procurer la jouissance d'un retour à un vécu hautement régressif jusque dans la mort. La position régressive, toute négative, à l'encontre même du principe vital naturel d'auto-conservation, ne peut se comprendre que sous l'angle d'une force vitale irrépressible ne visant que l'immobilité, l'autodestruction, la mort. Le moteur profond de cette position morbide est de toute évidence l'évitement du moindre vécu de frustration, l'évitement de la position dépressive, c'est celui du non lâcher-prise de l'objet convoité. L'impossibilité, pour certains sujets, à renoncer à la jouissance primordiale, les cantonne dans une position de toute-puissance qui les fige dans la loi du tout ou rien. Ainsi voit-on des anorectiques, des mélancoliques ou des paranoïaques aller jusqu'au bout de leurs logiques de contrôle aussi mortifères soient-elles (Cf. film : Sept morts sur ordonnances). En effet, la vie, en bonne intelligence avec les autres et la nature, impose toujours de nombreux renoncements et compromis comme elle exige le devoir de se soumettre régulièrement aux diverses contraintes et pressions qui s'exercent quotidiennement sur notre corps et notre esprit sous l'effet des multiples forces en jeu. Ces forces sont celles des lois physico-chimiques de la nature, celles des mondes générés par la société, celles de la diversité des modes de penser, de sentir et d'agir tant personnels que collectifs sous le poids des us et coutumes. L'effort de compromis inhérent aux situations de la vie quotidienne est donc le prix à payer pour qu'il y ait un vrai rapport à l'autre. Un rapport qui intègre l'altérité, c'est-à-dire qui admet les besoins des autres, qui propose, qui négocie et qui n'impose rien ou qui ne se soumet pas. Cependant, chez certains sujets " mal élevés " , traumatisés précocement ou hautement régressifs l'axiome "Tu meurs ou je meurs !" n'est pour eux que la seule voie pour exprimer leur besoin d'emprise totalitaire sur les choses et les êtres. Dès lors, la voie de la pulsion régressive, jusque dans la mort volontaire ou psychosomatique, ne peut pas se regarder comme une simple soustraction du sujet hors du monde. Elle serait plutôt l'équivalent d'une tentation fusionnelle, de prise de pouvoir absolu, dont témoignent l'attraction et la dissolution de certains sujets dans le néant par suicide actif, passif ou collectif (Cf. films : Mister Jones, La plage ). L'idée de mort propre imposerait aux sujets régressifs et mégalomaniaques fragilisés comme un équivalent de la représentation de la dyade mère-enfant dans laquelle la pensée et le corps sont libérés de toute frustration, de tout manque. Ainsi André Green souligne que lorsqu'on "réfléchit aux origines du psychisme, tout travail de pensée (Denkenarbeit), tout travail de jugement (Urtelarbeit), tout acte de pensée (Denkakt) fait collaborer corps et pensée".

 

Il faut bien admettre avec Freud que la base instinctuelle est bien le socle sur lequel se construit et s'alimente le fantasme originel sous les masques bariolés de la quête de satisfaire les besoins des diverses pulsions qu'il infiltre. Nous l'avons déjà dit, la notion de plaisir se comprendrait comme la réalisation d'une pulsion à travers un scénario fantasmatique qui ferait imaginer jusqu'à "faire croire" au sujet qu'il puisse revivre la première béatitude dans laquelle il a baigné. Sous cet angle de vue, la recherche de plaisir est à comprendre comme une entreprise permanente de validation des satisfactions éprouvées biologiquement lors de la rencontre du sujet avec un objet perçu par lui comme pouvant potentiellement le combler totalement. De ce fait, le plaisir, hormis celui d'origine physiologique, se définirait comme la satisfaction d'un besoin ou d'une pulsion que sous-tend la réalisation d'un scénario fantasmatique dans un manque-à-être constitutionnel. Par-là même, la quête du plaisir, en tant que satisfaction illusoire d'une pulsion primordiale, se voit condamnée à se renouveler indéfiniment comme en témoigne la réalité clinique des toxicomanes impénitents en tous genres. Dans cette perspective, l'hypothétique béatitude primordiale est à considérer comme le prototype, le maître étalon du plaisir et de la satisfaction que ne pourra jamais faire vivre l'instinct ou la pulsion. Et ceux qui, comme certains drogués, s'avisent à vouloir revivre totalement ce plaisir - étalon finissent toujours par succomber dans la mort, par overdose, tel Icare englouti par un soleil qu'il voulait trop approcher.

A ce niveau de la discussion, il est utile de rapprocher les apports théoriques de Winnicott et de Lacan autour de leurs notions respectives d'objet transitionnel et d'objet "a" (petit a) qui ont contribué à la théorisation de l'émergence de la pensée. Dans sa théorisation, Winnicott, pédiatre-psychanalyste, inscrit le développement du sujet autonome sous la pression du corps, des affects et de la régulation de son espace psychique par la qualité des soins maternels. Lacan, en philosophe-psychanalyste, exclut totalement de son discours cette dimension vivante, humaniste du corps pour ne mettre en avant qu'un cadre intellectuel symbolique dénué de tout affect. Ainsi, la vision lacanienne, faite d'hyper lucidité et de cynisme, profère un état de castration traumatique de l'enfant au moment de son accession au langage l'obligeant à intégrer, tant bien que mal, une existence séparée de l'autre pour advenir un sujet à part entière.

 

L'observation triviale de la différence des sexes, que les enfants saisissent très tôt, contrairement à ce que l'on croit, a fait dire à Freud qu'il existe dans l'esprit humain, au-delà de la réalité anatomique, une "équation symbolique" sein- bâton fécal- pénis- bébé. Dans cette optique, le besoin de pouvoir, d'emprise est susceptible de prendre différentes formes. Ainsi le sein est le phallus de la femme, le bébé le phallus de la mère, le pénis le phallus de l'homme et le bâton fécal, qu'il soit retenu ou expulsé, le phallus de l'enfant quel que soit son sexe. Au sens psychanalytique le "phallus" doit s'entendre comme l'objet symbolique du pouvoir qui vient combler le manque, l'incomplétude, le défaut de représentation et d'appréhension inhérent à toute chose ou tout être perçu. Il faut comprendre dans la définition de l’ "objet a" de Lacan, "ce qui soutient le sujet à ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire le phallus" notamment quand il se trouve dans une situation de privation, de frustration. Le terme "phallus", mal compris des non analystes, retenu primitivement par Freud et par ses continuateurs dont Lacan, est un signifiant qui condense sur lui les propriétés attribuées à l'organe mâle en érection. Le phallus est généralement considéré comme la marque du pouvoir, de la force ou de ce que la moitié de l'humanité ne possède pas et qui est donc par-là même envié, désiré ou à son inverse dénié, combattu consciemment ou inconsciemment. Et c'est bien la perception, plus ou moins consciente d'un manque primordial, qui pousserait les individus à vouloir consommer une quantité d’objets leur vie durant dans le vain espoir de combler le fossé entre le Réel, le Symbolique et l'Imaginaire, jusqu'à s'y perdre chez les personnes atteintes d'achats compulsifs. Derrière toute consommation, il y aurait lieu de reconnaître la quête du rêve " fou ", irréaliste visant à retrouver la satisfaction primitive de l’unité fusionnelle antérieurement vécue. Par là même " l’objet du désir au sens courant est [soit] un fantasme qui est en réalité le soutien du désir, [soit] un leurre " en fonction des auteurs ou des croyances et de la maturité des sujets. Tout fonctionnement psychique pourrait dès lors se résumer schématiquement aux tensions et aux aléas générés par les zones de frottements inévitables de la rencontre quaternaire du Somatique, de l'Imaginaire, du Symbolique et du Réel.

 

Les recherches, tant neuro-développementales que psychanalytiques s'appliquant à étudier le nourrisson et l'enfant, montent que l'accès à la fonction symbolique se fait progressivement et par étapes qui peuvent se trouver très perturbées à un moment donné. Notons que c'est l'observation clinique qui a permis à Winnicott, dans la continuation des travaux de Mélanie Klein, de conceptualiser l'émergence dans l'esprit de l'enfant d'un stade pré-symbobique usant d'objets " trouvés-créés " dits " objets transitionnels ". Ces objets transitionnels ont pour fonction d'externaliser et de maintenir son besoin de poursuivre un relation fusionnelle avec sa mère. L'objet transitionnel, n'est donc pas un objet banal de sécurisation, ni objet fantasmatique, mais bien plutôt un objet pré-symbolique qui représente pour l'enfant sa première perception " non-moi " qui reste cependant un prolongement de lui-même au sein la dyade mère-enfant. " D'origine spontanée et typiquement sensorielle, les [pré]symboles créent un pont concret entre le corps et le monde des objets. Dans une équation symbolique  (Ségal H, 1978), la personne ne saurait distinguer le symbole de la chose symbolisée. L'équation symbolique nie la séparation entre le Moi et l'objet, tandis que la représentation symbolique surmonte la perte antérieure. " L'objet transitionnel représente la concrétisation de la dénégation de la séparation. La dénégation, en tant que mécanisme de défense, autorise le sujet à faire comme si une réalité n'existait pas tout en le sachant. Ainsi Shechehaye et Daniel Stern ont préconisé, chacun de leur côté, une approche thérapeutique par la manipulation d'objets pré-symboliques pour traiter des enfants en grandes difficultés psychologiques qui n'avaient pas pu accéder au registre de l'ordre symbolique. Cet appesantissement sur les notions d'objets a, d'objets transitionnels et sur les objets présymboliques trouve sa justification par l'existence chez l'enfant d'un nécessaire ancrage biologique et sensoriel pour accéder à l'ordre symbolique. Cet accès au symbolique, marche-pied incontournable vers l'individuation et l'autonomie, ne peut se mettre en place que par glissement progressif et suppose chez l'enfant une suffisamment bonne tolérance à la frustration de par sa capacité à halluciner l'absence. Et c'est bien cette tolérance à la frustration qui fait toujours défaut chez les sujets pulsionnels présentant un déficit majeur de mentalisation.

 

Les fantasmes ne seraient que des formations de compromis, construites sous la pression de la pulsion d'emprise, ayant pour but de mettre en scène des scénarios comme autant de tentatives, de simulacres de maîtrise et de prises de pouvoir total sur l'autre et sur le réel. Ainsi tout enfant, selon sa maturité neurocognitive de sa perception du réel (monde interne et monde externe), élabore naturellement divers scénarios plus ou moins fantaisistes, agressifs et effrayants pour s'expliquer tout ce qu'il ne peut pas d'emblée maîtriser, comprendre, posséder ou pour se réapproprier tout ce qu'on lui a enlevé ou qu'il a pu perdre. De ce fait, chaque événement nouveau ou signifiant énigmatique présente la caractéristique d'être traumatique par ses côtés agressif et non représentable. C'est toujours secondairement, dans " un après-coup " qu'un événement traumatique intègre le psychisme d'un sujet non préparé sous la forme d'une illusion de reconnaissance par le discours d'un tiers ou au décours de l'exposition à une autre situation ayant des points communs réels ou fantasmatiques. Dans ce contexte, le langage représente un outil, une chaîne symbolique faite de dénominations et d'élaborations fantasmatiques, ayant pour fonction de mettre du sens entre le trauma initial et le trauma secondaire. L'acte de dénommer est donc un tout à la fois une réparation traumatique et une réappropriation d'un objet inconnu ayant effracté un psychisme non préparé. A cet égard, l’appétence des petits enfants pour les mots nouveaux, illustre l'existence d'une jouissance " cannibalique " toute-puissante croyant en la possibilité de pouvoir engloutir par la bouche le monde entier à travers les mots qu'ils arrivent à prononcer. L'absence, la différence des sexes, la séduction, l'intrusion psychique et corporelle, la réalisation de ses pulsions partielles et sexuelles sans préparation psychique, etc. sont toujours à l'origine de vécus traumatiques qui poussent les enfants à se fabriquer maints fantasmes comme autant de stratégies de contrôle et de réappropriation face au vécu traumatique. Dès lors, le fantasme se comprend comme une sorte de " palliatif ", " de pansement " qui a valeur d’explication acceptable face au traumatisme de la nouveauté ou de l'agression. En cas d’agression unique ou répétée, la peur ou l’effroi, provoque toujours une hyperstimulation du système nerveux d'auto-conservation, faisant courir le risque d'une désorganisation psychosomatique ou de la mise en place d'un mécanisme de défense psychotique de repli par débordement des systèmes habituels d'autodéfense. Les divers travaux sur le stress, initiés par les physiologistes Walter Cannon et Hans Selye, ont si bien démontré l’impact psychosomatique des agressions chez les animaux qu'ils laissent supposer une même réaction chez les humains au terrain et psychisme particuliers bien qu'aucune étude ne l'ait encore démontré formellement.

 

Comment comprendre alors que telle ou telle personne sera ou ne sera pas perturbée par tel ou tel événement  ou réagira de telle ou telle manière?

Processus conscients et inconscients émaneraient de l'activité d'une multitude de circuits neuronaux qui ferait coexister des circuits auto organisés plus ou moins riches et des circuits beaucoup plus simples porteurs de "traces" mnésiques travaillant de façon indépendante. De manière imagée, les réseaux neuronaux auraient la qualité particulière d'être relativement circonscrits et autonomes. Vivant chacun pour leur propre compte, les réseaux neuronaux se soucieraient peu de l'existence des autres. L'hypothèse d'une telle organisation neurologique au sein des structures mémorielles de l'homme est à rapprocher de celles du cheval et du chien qui présentent la particularité d'activer un comportement spécifique uniquement quand ils sont confrontés à un contexte précis. Les zoologistes Konrad Lorenz et de Wallace Craig ont conceptualisé le système central des mammifères et des oiseaux comme un ensemble de réseaux de neurones fonctionnant comme "de véritables organes comportementaux prêts à libérer, spontanément et en permanence, les comportements en quantité appropriée à leur utilisation moyenne. Les seuil de déclenchement de ces comportements sont propres à chaque race et, dans chaque race, à chaque individu […] Physiologiquement, cette tendance à agir vient de l'activité spontanée et continue de réseaux neuronaux, les modules comportementaux, qui tendent à déclencher en permanence et en même temps toutes les fonctions propres à l'espèce (c'est ce qu'on appelle la Production d'excitation endogène). Comme cela n'est évidemment pas possible, ces fonctions restent généralement verrouillées, et, en situation naturelle, elles n'apparaissent que si elles n'ont pas servi depuis un certain temps et qu'elles se manifestent dans un environnement favorable : ainsi un cheval qui est resté longtemps en box et n'a pu exercer sa motricité, éprouve le besoin de décharger cette tension (excitation endogène) mais il ne pourra le faire que si on le lâche dans un paddock (comportement d'appétence) où, en voyant ce large espace (signal déclencheur), il explosera alors en galop, sauts de mouton et coups de cul (acte consommatoire), jusqu'à ce que le niveau de tension soit redescendu suffisamment bas. S'il ne peut évacuer régulièrement cette énergie interne, il développera des maladies psychosomatiques". Freud dans sa théorie de la sexualité semblait aller dans le sens de cette même conception hydraulique fonctionnelle et organisationnelle en mosaïque, non unifiée, du cerveau lorsqu'il parlait de perversions, de pulsions partielles et de fixations chez les malades au point de vue sexuel qui restent sous la domination de la plus impérieuse des pulsions". Pulsions dont la nature était pour lui à la limite des domaines du psychique et du physique.

 

Nous empruntons au philosophe Jerry Fodor la terminologie "modules fonctionnels" pour décrire chez l'Homme l'ensemble des circuits neurobiologiques qui régissent les réactions affectives et psychocomportementales sous-tendant les différentes manières de ressentir et d'agir. La variété des manières de ressentir, d'être et de faire détermine ce qu'on appelle habituellement la personnalité et le caractère. Jerry Fodor conceptualise le cerveau comme un ensemble de modules computationnels traitant l'information. Pour lui, le cerveau possède de nombreux modules spécialisés pour accomplir une tâche spécifique (la vision, le calcul, le langage, etc.) qui opèrent le plus souvent automatiquement et très rapidement sans que la volonté n'y soit pour quelque chose. Ceci expliquerait en partie les performances paradoxales ou très spécialisées de certains sujets autistes ou précoces intellectuellement. Marvin Minky, autre théoricien de l'information, reprend l'hypothèse d'une telle organisation cérébrale modulaire qui rend compte de la clinique de la plupart des réactions involontaires émotionnelles ou comportementales notamment de type anxiété, dépression, colère, troubles neurovégétatifs, paralysies, tics, troubles phobiques et obsessionnels-compulsifs. Daniel Widlöcher citant Jean-Pierre Changeux, Marc Jeannerod et Konrad Lorenz, fait également allusion à "l'existence de générateurs nerveux, ensembles fonctionnels où l'action serait en permanence représentée, comme prête à l'emploi". Les réactions émotionnelles non spécifiques comme l'anxiété ou la dépression témoigneraient de l'activation de plusieurs modules fonctionnels en conflits qui se mettraient à traiter en même temps des tâches ayant des buts contradictoires. Il découlerait de cette hypothèse que l'ensemble des réactions émotionnelles et comportementales involontaires serait à considérer comme l'expression non mentalisée de divers besoins et conditionnements non harmonisés du système nerveux central. C'est en ce sens que l'approche psychanalytique garde toute sa pertinence quand elle poursuit le but de mettre du sens là où il n'y a que souffrances, tensions, contradictions et peurs.

 

Pour des raisons tout à la fois cliniques et didactiques, nous délimitons d'une part des "modules fonctionnels complexes" correspondant à des organisations fantasmatiques élaborées pouvant générer parfois de véritables personnalités parallèles; et d'autre part des "modules fonctionnels simples" qui sont des schèmes psychocomportementaux génétiques ou appris par répétition et traumatismes. Ces deux sortes de modules sont des traces mnésiques susceptibles d'être activées ou entretenues lorsqu'un sujet se voit précipité dans un contexte particulier capable de stimuler l'activité de tel ou tel module fonctionnel refoulé (inconscient) ou inhibé (conscient). Cette vision éclatée du psychisme semble aujourd'hui beaucoup plus proche du fonctionnement neurobiologique du cerveau que bien des théories de l'esprit jusqu'à maintenant avancées.

 

L'adoption définitive du terme module fonctionnel, nous a été facilitée par la comparaison faite entre les propriétés du cerveau et celles de l'ingénierie de l'informatique et de la mécanique. En effet depuis l'utilisation de masse de l'Internet et des jeux vidéo, s'est développé un intérêt croissant pour les mondes virtuels dans lesquels les joueurs s'identifient à des personnages porteurs de missions ou de fonctions autogénérées. L'engouement pour les univers virtuels interactifs répondrait à un besoin d'activation de scénarios fantasmatiques que la vie ordinaire à du mal à satisfaire pleinement. Il est un constat indéniable que les mondes virtuels interactifs facilitent, plus encore que le livre ou le cinéma, le plaisir d'être l'acteur de sa vie "virtuelle" contrairement à la "vraie vie" qui cantonne tout sujet à une place restreinte de par sa corporalité et la sociabilité obligée. Par ailleurs, les conditions de jeu présentent la particularité d'alimenter fortement l'estime de soi, le sentiment de maîtrise et de toute-puissance, justifiant la crainte d'un risque d'addiction dont le danger majeur est celui d'une désocialisation quand les joueurs sont porteurs de traits d'une personnalité mal organisée. Ainsi dénombre-t-on divers styles de jeux : des jeux de rôle (….), des jeux d'autres vies possibles (Second life), des jeux de culture et d'économie (Zooparadiase, Farmville), des jeux développement (Sims), des jeux de massacres, de stratégies (... ), d'adresse (...) qui représentent tous autant de mondes parallèles dans lesquels les joueurs peuvent exprimer sans craintes toutes sortes de qualités, d'êtres possibles, d'émotions et de comportements contrairement aux "jeux" contraignants, fatigants et douloureux que nous propose la vie.

 

La variété des jeux proposés pourrait se comprendre comme l'expression externalisée du fonctionnement psychique modulaire de leurs concepteurs humains, selon le modèle d'une relation en miroir. Mais bien avant l'ère des jeux informatiques, les cultures ancestrales nous avaient aussi offert des modèles projectifs de représentation de soi et du monde également organisés et fantasmagoriques. En témoigne, l'étude exhaustive de l'histoire des religions et des croyances qui ne manque pas de relater une myriade de dieux, démons, anges, esprits, forces, lutins aux caractères contradictoires et fantastiques. Ces entités ne sont pour nous que les expressions identificatoires, externalisées, colorées culturellement de nos qualités, de nos défauts et de nos conflits psychiques. Nos modules fonctionnels seraient la source de ces multiples entités fantasmagoriques et religieuses. L'externalisation naturelle et générale de nos propriétés psycho-comportementales présente l'énorme avantage de nous dédouaner de notre responsabilité et de nos angoisses face aux aléas de la vie. C'est tout le bénéfice des conceptions animistes de représentation du monde et de soi que l'on retrouve à l'oeuvre au sein des sociétés dites "sauvages", "primitives", "traditionnelles" qui se rapprochent fortement de celles des petits enfants.

Si du point de vue clinique les modules fonctionnels "vivent" leur propre histoire en satisfaisant leurs besoins indépendamment des autres, du point de vue phénoménologique, nous sommes obligés d'y annexer un autre module fonctionnel "  conscient et réaliste ", relativement peu développé chez la plupart des personnes, qui ne discute point que deux et deux font quatre. Celui-ci, entretiendrait des rapports avec une foule de petits et grands modules inconscients, plus ou moins forts et disjoints, qui tenteraient dans différentes circonstances de la vie de prendre ou de reprendre l'ascendant sur les autres et parfois fonctionneraient parallèlement sans tenir compte de la réalité objective. Le module fonctionnel " conscient et réaliste " serait le support de notre conscience rétroactive " d'être au monde ". A côté des grands modules fonctionnels, existerait un certain nombre de " modules élémentaires " faits de traces mnésiques qui ne seraient que des automatismes fonctionnels relativement simples, fixés de longue date par apprentissage ou par conditionnement.

 

Ainsi le psychisme garderait toujours en lui des potentiels de réactivités ou d'activités inconscientes prêts à s'exprimer à tout moment. Selon les cas et la personnalité du sujet, les modules fonctionnels empruntent pour s'exprimer la voie du rêve, du lapsus, de l'acte manqué, du passage à l'acte, du symptôme ou du délire. Mais le caractère très pulsionnel de l'expression des modules fonctionnels se remarque surtout chez les personnalités immatures, psychopathiques ou multiples et dans les états de conscience modifiée (obnubilation, somnambulisme, états crépusculaires, troubles hypnagogiques, intoxication, coma, hypnose, voyages pathologiques, prise de drogue et d'alcool, épuisement psychique et physique, états de régression psychologique ou neurologique). Il est cependant des cas où l'expression des potentiels de réactivité ou d'activité de certains modules nécessite une exposition à une situation particulièrement signifiante pour un sujet donné. C'est ce que l'on observe notamment dans les problématiques post-traumatiques, perverses, paranoïaques ou psychopathiques.

 

Faire de la psychologie aujourd'hui, en éludant totalement la question du biologique, serait contraire à une démarche scientifique réaliste qui laisserait la psychanalyse se détourner de l'écueil biologique. Le neurologue Lionel Naccache conforte l'idée d'une organisation modulaire fonctionnelle cérébrale lorsqu'il avoue : "Nos aventures neuropsychologiques nous ont appris à penser l'inconscient non pas comme une entité unifiée, mais comme collection de processus absolument distincts et indépendants les uns des autres".

 

Par rapport aux autres théories, la théorie modulaire a l'intérêt de pouvoir rendre compte de l'ensemble de la clinique psychiatrique et des bizarreries de la psychologie quotidienne. Elle peut expliquer également l'ensemble des manifestations cliniques touchant le système nerveux central par lésions cérébrales, dysfonctionnement ou intoxication. Nous renvoyons le lecteur spécialisé à la théorie organo-dynamique de Henri Ey qui fait état de la libération de certaines fonctions (comportements, affects, sensations) selon la localisation d'une altération du système nerveux central et ce quelle que soit la nature de l'agent (lésion, tumeur, malformation, épilepsie, troubles de la vigilance, intoxication, dégénérescence). L'approche modulaire fonctionnelle incite tout sujet voulant progresser à porter son attention sur les modules qui l'animent et qui touchent son entourage en mesurant leur caractère dysfonctionnel, adapté ou inadapté au regard du contexte. Les différents modules seraient donc à regarder comme autant de petits ou grands "démons" et "anges" qu'il faut dans un premier temps repérer et dans un deuxième temps, après analyse, travailler régulièrement en se forçant par la volonté d'en activer certains ou d'en freiner d'autres selon les circonstances dans le respect le plus possible de la vie en collectivité si celle-ci n'est pas trop contraignante. On devine ici l'ampleur des dilemmes que peuvent vivre certains sujets partageant très peu les valeurs de la société qui les accueille. Ici se pose le problème du degré acceptable des renoncements nécessaire face aux exigences d'une société qui tend à en limiter l'expression. Le compromis et le symptôme sont donc les prix à payer pour vivre dans une relative quiétude personnelle et sociale.

 

Du point de vue thérapeutique l'approche modulaire permet aux patients d'éviter de se culpabiliser et aux thérapeutes de se démobiliser lorsqu'ils se sentent débordés, dépassés par la stagnation symptomatique, la compulsion de répétition ou se trouvent devant une résistance au traitement. Dans ces cas, le thérapeute doit admettre qu'il se trouve probablement devant un module fonctionnel très puissant qu'il ne doit pas combattre de front afin de l'éteindre, car en se comportant de la sorte, il court le risque de le fortifier plus encore. Ainsi certaines pulsions, résistances ou rechutes psychothérapeutiques, malgré un traitement correct, ne seraient que les conséquences de phénomènes de conditionnements et de déconditionnements mal opérés ou insuffisamment appliqués dans le temps. Pour s'en convaincre, il suffit de s'en remettre aux témoignages des grands champions de sports (tennis, golf) qui relatent tous une période de plus de deux ans de travail acharné afin d'acquérir l'automatisme d'un nouveau geste plus performant. Il se pourrait que ce temps incompressible pour obtenir un changement soit à rattacher au temps nécessaire pour construire de nouvelles connexions neurologiques. "Aimer", "déteste " ou "admettre" ses modules et ceux des autres serait la clé libératrice pour se défaire de ses pulsions et accéder à l'harmonie ou à une relative paix intérieure et relationnelle. Mais travailler sur ses modules ne suffit pas pour vivre le mieux possible ou le moins mal possible. En effet, la vie nous précipite sans cesse dans des situations qui nous obligent à nous frotter aux modules des autres. Sources d'incompréhensions ou de réactions inadaptées, ces frottements interpersonnels arrivent toujours à nous atteindre dans notre confiance en nous et en l'humanité, surtout si nous manquons notamment d'indulgence, de patience ou de fermeté et si nous oublions de garder à l'esprit d'agir en permanence pour le bien de la personne et de la collectivité sans pour autant se sacrifier.

 

Au final, la théorie des modules fonctionnels présente l'énorme avantage d'être capable d'incorporer en son sein, sans les dévoyer, l'ensemble des diverses théories et pratiques de l'esprit et des sciences du comportement. Qu'elle soit développementale, neurofonctionnelle, éducative ou rattachée à une pratique religieuse, philosophique ou de sagesse, chaque approche doit être considérée comme une manière pour se connaître et mieux vivre ensemble. En tant que théorie unifiante, la théorie des modules fonctionnels a la particularité de pouvoir accepter une approche thérapeutique spécialisée dans le traitement d'un sujet en fonction de la prédominance ou de la spécificité d'un module, ce qui n'empêche aucunement d'avoir recours à une autre technique si les circonstances ou l'évolution du sujet le demande. Evitant les travers de l'éclectisme diluant et du réductionnisme appauvrissant, cette théorisation modulaire est à même de mieux lutter contre les clivages idéologiques opposant notamment approches psychanalytiques, cognitivo-comportementale, psychopharmacologiques, existentielles, systémiques, sociologiques et religieuses.

26- Pulsions et théorie des modules fonctionnels