Les données des diverses disciplines que sont l’éthologie, l’ethnologie, l’ethnopsychiatrie, l’ethnopsychanalyse et la sociologie, nous poussent à reconnaître, dans les pratiques religieuses, rituelles, magiques ou des « guérisseurs », des systèmes ou des procédures de régulation des individus « hors normes » et des « tensions » au sein des groupes. A cet égard nous partageons la conception de Ferenczi (p.167) quand il propose l’interprétation des données de l’ethnologie psychanalytique au sujet des rites de circoncision: « Presque tous les peuples primitifs se soumettent à certaines coutumes qui ne peuvent s’expliquer autrement que comme une survivance d’un rite d’émasculation qui aurait été pratiqué à un moment quelconque. Le dernier vestige de ce rite, que l’on retrouve encore aujourd’hui, est la circoncision. Il est probable que ce châtiment, ou sa menace, ait été dans des temps reculés l’arme majeure brandie par le père contre ses fils. La soumission du fils à la puissance punitive du père, et son renoncement partiel à la brutalité sexuelle, sont la conséquence de ce qu’on appelle le complexe de castration. »

 

La fonction éminemment mimétique des rites servirait de représentation symbolique des limites à ne pas dépasser sous peine de sanctions pour l’individu ou le groupe. Sous cet angle de compréhension les rites peuvent être considérés comme des systèmes régulateurs ayant pour principale fonction la soumission de l’individu (éducation) ou des sous-groupes nécessaires pour la cohésion du groupe (profession, ville…) ou du méta-groupe (région, pays), ce qui économiserait de ce fait bien des conflits ouverts ou passages à l’acte. On retrouve cette même propension aux rituels d’apaisement chez les obsessionnels-compulsifs et chez les petits enfants au stade normal de leur développement de pensée prélogique. (Piaget).

 

Nous postulons donc de ces considérations que l’homme « primitif » dans un besoin de contrôle de ses dieux tout puissants comme des forces de la nature et dans une tentation de réalisation fantasmatique d’insoumission à ces démiurges, met manifestement en scène indirectement de façon préférentiellement symbolique sa capacité à tuer son prochain ou ses divinités. Pour cela il utilise soit les mythes primordiaux, soit des rituels initiatiques ou sacrificiels d’immolation, d’ingestion d’offrandes animales ou végétales. Les offrandes sous une lecture psychanalytique peuvent être considérées comme des « objets partiels » personnifiant la ou les divinités à soumettre. Reprenant ainsi à travers les rites le dessus sur ses dieux, l’homme vit à la fois l’illusion jubilatoire et apaisante de « prendre et d’être à la place » des puissances divines. Globalement ce processus sous-jacent de pensée se résumerait à la phrase suivante : « Si c’est impossible d’éliminer les dieux, je peux toujours rêver, c’est mieux que rien ».

 

De la même manière, il est envisageable de rapprocher la fascination toujours vivante aujourd’hui qu’exerce sur les foules la tauromachie avec la mise en scène de la mort du taureau, au-delà de son caractère festif, de la représentation d’un dieu tout puissant que l’on vénère et respecte mais qu’il faut absolument maîtriser et destituer. De surcroît, une dimension plus individuelle jubilatoire générée par la mort du taureau, se jouerait en surimpression du spectacle de la corrida. En effet chez certains sujets n’ayant pas liquidé la position oedipienne, la rivalité avec le père réel et fantasmatique, père investi comme le taureau d’une toute-puissance à la fois fascinante et effrayante, se projetterait à travers la présence dans l’arène de cet animal massif, puissant et inquiétant, aux cornes impressionnantes choisi spécialement pour ses capacités combatives par « le petit homme ».

 

Ainsi le « petit homme » spectateur statufiant le taureau au rang d’animal magnifié en fait un sujet demi-dieu qu’il s’engage, via le torero au risque de sa vie, à sacrifier, maîtriser, dominer, supplanter, terrasser et éliminer définitivement en le tuant  pour jouir finalement du sentiment de se sentir « grandi » et « libéré » du joug ou de la tyrannie de l’autorité symbolisée par le taureau. Le torero, comme l’acteur ou le chamane, dans un jeu d’identifications réciproques, vivrait et ferait vivre symboliquement au spectateur la reprise du pouvoir face aux forces qui le dépassent dans l’ordre du monde physique et psychologique.

22- Analyse anthropologique de la tauromachie