En tant que psychiatre, j’avoue mon intérêt admiratif à l’égard de Bernard Loiseau depuis ses tout débuts médiatiques. Au fil des ans, vus de l’extérieur son énergie, sa passion, son savoir-faire, son inventivité, son franc-parler, sa simplicité, sa modestie et sa réussite exemplaire dans son plan de carrière ne pouvaient que forcer ma sympathie. Parfois en le regardant à travers le tube cathodique, je ne pouvais m’empêcher par déformation professionnelle de me poser la question suivante : "Mais d’où sort-il cette formidable énergie?" A force d’analyser les reportages post mortem diffusés sur les diverses chaînes de télévision c’est Bernard Loiseau lui-même qui me donna la réponse : A FORCE DE PASSION, VOLONTE. ET DE TRAVAIL!

 

Irrité par les explications plutôt simplistes des divers commentateurs qui tentent de faire passer l’admirable chef pour un susceptible infantile , je me trouve en devoir d’éclairer différemment la compréhension de son geste suicidaire, à la fois pour célébrer la mémoire de ce grand homme de la cuisine française et pour mettre en garde tous les autres hommes et femmes de la même trempe pris dans un piège dont la sanction s’abat le plus souvent sans crier gare. Comme l’oiseau qui tenterait de traverser un océan sans jamais cesser de battre des ailes, oubliant qu’il faut savoir planer pour se reposer, l’homme s’est trouvé brutalement dépossédé de toute énergie pour continuer son bel envol. Et l’oiseau chuta mortellement.

 

Mais quel est ce mal mystérieux qui a pu pousser un homme aussi intelligent, robuste et vivant à " décider " de mettre fin à ses jours en pleine réussite ? Ce n’est certainement pas deux points en moins dans un guide gastronomique.

Je ne rentrerai pas dans des considérations psychanalytiques, philosophiques, socio-économiques ou narcissiques qui pourraient accréditer facilement et fallacieusement la thèse d’un suicide par orgueil à la manière du code ancestral japonais de l’honneur ou de Vatel, maître d’hôtel du Grand Condé, qui se transperça de son épée, se sentant déshonoré de n’avoir pu servir à temps le poisson à Louis XIV.

 

Bernard Loiseau n’est en fait qu’une des innombrables victimes de la dépression d’épuisement, burn out des anglo-saxons. Il s’agit d’une consommation excessives des ressources physiologique et psychiques qui va dans certains jusqu’à la mort du sujet. On explique généralement le geste suicidaire comme le résultat d’une perturbation des systèmes de pensées (cognitions) générée par une déplétion en neuromédiateurs cérébraux. Cet épuisement en neuromédiateurs représente le lit de la dépression biologique liée à l’épuisement que la pharmacologie peut bien traiter sans rechute dans la mesure où le sujet arrive à avoir conscience par la suite qu’il doit prendre soin de lui et savoir écouter les petits signes annonciateurs du burn out (irritabilité, morosité, fatigue, troubles psychosomatiques, troubles du sommeil, exacerbation des traits de caractère habituels, etc.) . S’il ne perçoit pas ou ignore ces petits signes, il est souvent déjà trop tard. Combien d’hommes et de femmes sont-ils tombés sur le champ d’honneur du travail parfait que les dictats de nos sociétés de réussite et de consommations nous imposent consciemment ou non ?

 

Bernard Loiseau est pour moi une victime magnifique de la passion et de la force poursuivant un rêve qui avait manifestement oublié de s’écouter pour se donner que trop généreusement aux autres.



 

3- L'oiseau ou le rêve d'Icare: autopsie d’une chute