Comme nous l’avons à plusieurs reprises mentionné, il est reconnu que de nombreuses pathologies relationnelles, affectives et comportementales trouvent leur origine dans les «mensonges» que se racontent l’homme et la femme qui se sont choisis pour fonder leur «nouvelle» famille. En effet si chacun des membres du futur couple n’a pas pris conscience ou correctement liquidé la part « meurtrie», «d’ombre» de leur propre enfance puisée au sein de leur famille d’origine, on observera le plus souvent le choix d’un partenaire ayant eu soit le même problème, soit étant porteur des attributs qui lui auraient manqués à un certain stade particulier de son développement infantile.

Les partenaires de ce type de couple s’évertuent en général à éviter systématiquement de mettre à jour leurs dysfonctionnements de base. Ils peuvent ainsi faire «semblant» de bien fonctionner en adoptant une relation conjugale «conformiste» dénuée de sentiments profonds dans un souci permanent de contourner la blessure, la défaillance de l’autre révélatrice de sa propre blessure ou défaillance héritées de leurs enfances respectives. «Je te tiens, tu me tiens par la barbichette…» comme dit la chanson.

Il est aussi un autre facteur susceptible d’expliquer des troubles fonctionnels au sein d’un couple, c’est ce que Toman appelle la reproduction d’une compétition entre les conjoints occupant le même rang, la même fonction que ceux de leurs fratries respectives. Selon cet auteur ce type de configuration est très souvent pourvoyeuse de difficultés conjugales. Deux aînés peuvent avoir des difficultés relationnelles par manque de complémentarité du fait de la volonté de chacun de vouloir conserver ou posséder le pouvoir à tout prix. De même deux cadets peuvent se demander de se faire prendre en charge par l’autre dans une tendance infantile de besoin d’être materné (faire le «bébé») ou d’être cadré ce dont ils ont souvent bénéficié durant leur enfance en tant que petit dernier. (McGoldrick, Gerson, p.71).

Prenons ainsi l’exemple d’une femme ayant eu une mère peu affective, il est fort probable, si elle n’est pas masochique, qu’elle sera « attirée» par un homme chaleureux et protecteur «fasciné» de son côté par cette femme «fragile» qui éveille en lui le besoin de s’occuper de quelqu’un du fait d’un manque relationnel similaire de par le passé avec son père quelque peu trop froid, distant ou fragile. Ce couple ainsi constitué peut très bien fonctionner, comme deux individus «aimantés» l’un par l’autre, donnant l’illusion à chacun d’un amour profond. Mais en réalité chacun s’acharne à compenser, colmater sa propre blessure infantile en se servant de l’autre sans pour autant pouvoir la dépasser.

Prendre conscience de sa blessure et la dépasser serait en fait pour chacun trop douloureux. C’est pourquoi on assiste souvent à une sorte d’entente tacite pour ne pas en parler qui se révèle à travers des attitudes d’évitement systématique des conflits susceptibles de «réveiller» des conflits psychiques «enfouis», refoulés chez chacun des deux partenaires. Les époux jouent dans ce cas donc à être de bons époux, de bons parents comme ils s’en font l’idée ou comme la société leur propose selon des modèles à suivre. Ces sujets ne sont ni vrais, ni profonds surtout envers eux-mêmes. Chacun préfère en effet protéger l’autre plutôt que de s’avouer sa propre névrose.

Ce type de couple «bien conventionnel» donne le plus souvent aux yeux des autres paradoxalement l’illusion d’un couple idéal, sans problèmes, sans vagues. Et pour cause puisque chacun s’évertue à prévenir, à araser les problèmes afin de se protéger mutuellement. Chemin faisant au fil des ans, ces couples s’enkystent généralement dans de respectueuses attitudes attentionnées dénuées d’amour véritable que seuls quelques mouvements d’humeurs chroniques ou des conduites de fuite peuvent révéler aux yeux d’un observateur attentif. C’est ce qu’on appelle le compromis «bourgeois» dans lequel l’équilibre affectif et familial arrive à se maintenir tant bien que mal grâce parfois à l’existence d’amants, d’amantes ou de fantasmes d’infidélité rendant moins insupportable cette relation conjugale foncièrement fausse et frustrante.

Ces couples ainsi équilibrés dans le déséquilibre sont le plus souvent attaqués ou déstabilisés par des éléments extérieurs ou un développement personnel: une promotion professionnelle, une psychothérapie, des difficultés financières, la maladie, le décès d’un parent ou la naissance d’un enfant. Parmi tous ces événements, l’arrivée notamment d’un l’enfant est bien plus susceptible de «réveiller» chez l’un ou l’autre des partenaires sa névrose infantile «refoulée» et ce fait se trouve capable de déstabiliser l’équilibre constitutionnel fragile et pathologique du couple primitivement formé.

 

Ainsi bien des divorces ou des dysfonctionnements familiaux sont à mettre sur le compte de névroses infantiles mal liquidées ou non travaillées au cours de ces crises conjugales bien naturelles. L’enfant ou les enfants de tels couples conventionnels peuvent selon leur qualité ou leur rang représenter des compensations affectives ou devenir des boucs émissaires des névroses parentales qui se traduiront soit par des troubles des conduites soit par des pathologies psychosomatiques. Il pourra s’ensuivre une indulgence ou une sévérité excessive dans l’éducation de ces enfants reflétant soit une paresse foncière soit un besoin infantile d’un des parents d’être en permanence aimé et approuvé par son enfant. Or les enfants pour se structurer devront trouver en face d’eux des parents consistants capables de délimiter un cadre minimum à respecter et respectable.

C’est pourquoi il est toujours intéressant de se pencher sur l’ «histoire» des parents d’un enfant malade ou perturbateur qui n’est en fait dans bien des cas que le révélateur de la maladie du couple parental ou de l’un des deux parents. En effet les enfants trahissent toujours leurs parents comme certains leaders trahissent sans cesse les peuples en prétendant s’exprimer en leur nom !

Nous insistons encore ici, avec regrets, sur la très haute responsabilité des mères qui pourvoient fondamentalement à la structure mentale précoce et de base de leur enfant en leur offrant dans le meilleur des cas des expériences précoces adéquates, «suffisamment bonnes». Ces attitudes adéquates permettent en effet aux petits enfants d’intégrer progressivement des règles et des limites rassurantes à travers des soins quotidiens «suffisamment bons» et cohérents en tant que facteurs indispensables pour une autonomisation future équilibrée (Winnicott).

Malheureusement ceci ne s’apprend pas dans les livres. C’est le résultat d’un savoir transmis et intégré durant la propre petite enfance de la jeune mère auprès de sa mère. C’est comme une recette de cuisine: un savoir-faire transmis de mère en mère, de corps à corps, de bouche à bouche. Le décrire consisterait à le réduire, à le gauchir, d’où l’adage populaire : si tu veux connaître ta future femme, regarde sa mère ! Cela vaut également pour le futur époux et son père.

Une mère équilibrée saura ainsi reproduire automatiquement et naturellement envers son enfant les comportements et soins adéquats dont elle a bénéficié lorsqu’elle était elle-même nourrisson. Elle laissera aussi au père prendre sa juste place même si elle ne lui voue plus un amour marital sincère, ce qui participera à la mise en place d’un espace «tiers séparateur» en tant qu’instance défusionnante en travers de la dyade primitive mère-enfant nécessaire pour l’autonomie «psychique» progressive de l’enfant.

Il est enfin généralement reconnu, après les nombreux errements post soixante-huitards, que les problèmes de beaucoup de familles sont liés tantôt à la présence de mères réellement castratrices, tantôt à la manifeste démission, défaillance de certains pères ou à leur absence. Ainsi nous affirmons qu’il y a une forte probabilité de voir apparaître des troubles psycho-comportementaux et affectifs chez les enfants issus de telles familles dites à transactions matrimoniales dans lesquelles la place du père est vide, dévalorisée, difficile à prendre.

Bien sûr la configuration inverse dans laquelle la femme est totalement dénigrée par le père génère tout autant de dégâts pour la structuration future des fils et des filles de tels couples. Dans une optique systémique l’étude des génogrammes générationnels et transgénérationnels fait souvent apparaître des triangles relationnels pathologiques au sein desquels chaque individu interagit avec les deux autres au fil des générations (Bowen).

 

Ainsi «quand une tension se développe entre deux parents, ils peuvent la résoudre en s’unissant pour centrer leur attention sur leur enfant. Sans considérer le pattern spécifique en cours (colère, amour, dépendance), c’est le fait pour deux personnes de s’unir en relation avec une troisième qui définit les relations triangulaires…. Un modèle de triangle très commun survient lorsqu’un des parents entraîne l’enfant dans une collusion contre l’autre parent qui devient alors un outsider. Sur le génogramme, cela apparaît quand un enfant a une intense relation fusionnelle avec l’un des parents et une intense relation conflictuelle avec l’autre parent ou les deux... Outre les enfants, un couple peut inclure d’autres personnes ou des objets comme pôle de leur triangle. Le plus courant des triangles de couple est sans doute le triangle de la belle-famille. Classiquement, il comprend un fils préféré, sa mère et l’épouse de ce fils…Le triangle de la belle-famille peut aussi se jouer de bien des façons. Les époux peuvent oublier leurs propres conflits en se centrant sur ce qui ne va pas avec la mère du mari, ou l’épouse peut blâmer la belle-mère pour tous les défauts de son mari pendant que la belle-mère reproche à sa belle-fille de lui avoir enlevé son fils chéri… Un autre triangle courant de couple est celui de la liaison adultère. Clairement, une relation extra-conjugale retentit sur un mariage et peut devenir une source de graves soucis si celui-ci survit. La liaison peut mettre en évidence certaines tensions d’une relation conflictuelle en offrant à l’un des partenaires une issue ou bien distraire le couple de problèmes sous-jacents… Si un époux investit hors du mariage, cela peut être sous forme d’une liaison, d’un travail, d’un hobby, de la boisson, etc. Mais l’impact est le même. Par exemple, plus le mari s’engage dans sa liaison, son travail ou l’alcool, plus négative devient sa femme à l’égard de l’objet de ses attentions, et plus la femme devient négative, plus le mari se rapproche de son amie, de son travail ou de la bouteille… Un objet courant de triangulation est la télévision dans la famille américaine moderne. Cela se produit quand un membre de la famille devient plus passionné de télévision à mesure que les autres essayent de l’en détacher.» (Mc Goldrick, p.123,125,128,129, 130).

Bien sûr tous les appariements conflictuels relationnels de triangles sont possibles au sein d’une famille et n’auront pour principale fonction que d’éviter de mettre à jour le vrai dysfonctionnement qui se situe en réalité entre les époux et en eux-mêmes. On pourrait décrypter à travers la constitution de ces triangles conflictuels la propension de la majorité des humains à être lâche devant l’évidence d’un échec ou la nécessité d’une remise en question profonde des règles du jeu du couple ou de leurs propres fonctionnements respectifs.

 

Mais pourquoi tant de lâcheté ?

C’est pour nous une question d’économie d’énergie et de narcissisme, chacun préférant rejeter la faute sur l’autre pour sauvegarder son petit ego au lieu de faire un travail d’introspection plus que nécessaire. Manifestement il est nettement plus facile de voir la paille ou la poutre chez l’autre que de l’admettre chez soi. Nous avons malheureusement tous nos taches aveugles, nos conceptions à l’emporte-pièce, radicales partagées entre le noir et le blanc d’où toutes nuances de gris sont écartées systématiquement d’un revers de main.

L’évaluation réaliste des responsabilités de chacun dans la constitution d’un couple dysfonctionnel ou conflictuel admet habituellement que les deux partenaires sont responsables à parts égales. En effet l’homme ou la femme par exemple qui supporte un conjoint manifestement pathologique ou déviant est responsable de son choix, de son degré de tolérance, de son manque de lucidité ou d’humilité en croyant qu’avec le temps ou de bons conseils, des discussions, des compromis, les choses s’arrangeront, qu’on arrivera à changer l’autre.

Il n’y a ni gentil ni méchant en la circonstance.

Il n’y a que des personnes qui ne savent pas, ne veulent pas, ne peuvent pas communiquer, qui ne s’écoutent pas ou qui n’arrivent pas à admettre qu’ils se sont mal choisis consciemment ou inconsciemment. Toutes ces vérités, ces erreurs de jeunesse sont souvent difficiles à accepter surtout si la naissance d’un enfant a soudé ou « verrouillé»le couple. Ceci explique l’incroyable partie de cache-cache avec soi et l’autre que l’on constate parfois, faisant oublier les problèmes de fond ou structuraux au profit d’une mascarade conjugale constituée de pseudo problèmes ou d’une pseudo entente.

Combien de psychothérapies ne sont en réalité qu’une succession de consultations au «bureau des plaintes» fixant les patients inexorablement dans une position masochique de victimes somme toute assez confortable malgré les apparences.

Nous attirons ici l’attention sur la conception souvent bien arrêtée de la nature d’un couple que beaucoup d’individus (surtout la gent féminine) considèrent idéale lorsqu’elle repose encore sur les mêmes bases qu’au début de la rencontre. C’est une des erreurs courantes de certains partenaires qui tentent toujours de vouloir «figer» le couple dans sa dynamique primitive «idyllique» sans tenir compte du développement personnel de son partenaire ou de l’évolution des conditions de travail, économiques matérielles, domestiques ou des responsabilités qu’exige la croissance de la famille et de la vie personnelle de chacun. Pour éviter cette «stagnation stérilisante» du couple, il faut absolument admettre que toute notre existence nous sommes amenés à vivre des conflits de type adaptatif et que le premier lieu d’expression des conflits et de résolution des problèmes est bien sûr notre famille. Dans les familles équilibrées, normales, l’expression et la résolution des conflits ou des problèmes ne sont nullement considérées comme des choses malsaines, des situations à éviter à tout prix. C’est plutôt un moment privilégié pour s’écouter mutuellement, s’entraider, collaborer, trouver des solutions ensemble, savoir négocier, partager ou affirmer ses propres besoins, sa différence en tenant compte aussi des besoins des autres et de la réalité.

A propos de différence, nous remarquons que la majorité des thérapies psychologisantes ne possède pas vraiment de discours autour des traits de personnalités, hormis les thérapies cognitives qui proposent ouvertement diverses stratégies de gestion des troubles de la personnalité tant au niveau personnel qu’interpersonnel. Les analystes quant à eux attendent le plus souvent les manifestations du transfert pour corriger les mauvaises interprétations générées par leurs paroles ou leurs attitudes. Ce sera alors le moment d’une interprétation à la lumière de l’histoire du sujet et de ses problématiques relationnelles non liquidées.

 

Cependant, l’analyste restera toujours, de par sa position théorique et pratique, le plus souvent, hors du champ de la réalité de l’environnement de son patient aussi pathologique soit-il. Je tiens ici à mettre en garde les thérapeutes prenant en charge des sujets qui se plaignent d’une conjugopathie. A mon avis il est souhaitable dans ces cas d’amener directement ou indirectement le conjoint incriminé à se remettre en question via notamment quelques consultations de couple.

En effet si l’on ne le fait pas, il est fréquent de constater une évolution parallèle ou divergente des comportements ou des personnalités des partenaires qui deviennent peu compatibles avec le maintien du couple à moyen terme.

Le couple «normal» pourrait se comparer à deux partenaires dans une course cycliste qui travailleraient pour une même équipe. Normalement chacun roule pour lui-même mais tient aussi compte de l’autre. Bien sûr, parfois peuvent parfois survenir quelques frictions si l’un ou l’autre ne respecte pas les consignes convenues au départ. Comme dans toute course surviennent dépassements, chutes, victoires, défaites individuelles ou collectives suivis éventuellement de reproches, de découragements ou de disputes. Néanmoins habituellement au fil des étapes l’esprit d’équipe et l’entraide permettent aux deux d’arriver ensemble à la dernière étape malgré toutes les difficultés du terrain et relationnelles. A contrario des équipiers mal appariés, égocentristes, aux caractères ou aux niveaux trop différents s’acheminent tôt ou tard vers la séparation pour suivre leur carrière séparément, s’ils ne se remettent pas régulièrement en question dans le respect de leur différence.

Le couple «supplémentaire» comporte en lui la notion de structuration complète de chacun de ses constituants créant des synergies sans jamais se recouvrir. Il n’est ni fusionnel ni pathologique ou complémentaire. Chaque partenaire du couple isolé de sa dynamique conjugale reste cependant tout à fait équilibré lorsqu’il doit faire face seul à des situations de la vie qu’elles soient quotidiennes ou exceptionnelles.

Le couple «complémentaire» fonctionne quant à lui généralement bien et longtemps voire toute la vie car chacun trouve en l’autre ou reçoit de l’autre ce qu’il n’a pas ou ne sait pas faire, c’est ce qu’on appelle la co-dépendance qui sous-entend une conception de la relation à deux sur un mode fusionnel. Ce type de couple court le grand risque d’être fragilisé ou attaqué par la survenue d’événements modifiant le système de co-dépendance (autonomisation d’un partenaire, naissance d’enfant, chômage, maladie, décès d’un parent, infidélité, modification du cadre de vie, etc).

Il est d’autres cas de familles à transactions manifestement pathologiques qui reproduisent au fil des générations les mêmes comportements (violence, alcoolisme, délinquance, inceste). Ces parents-martyrs-tyrans sont en fait des êtres meurtris qui souffrent de ne pouvoir accéder à leur souffrance infantile, à leurs émotions.

Plutôt que de souhaiter de les déchoir de leur rôle parental ou de restreindre leur autorité parentale, il vaut mieux les aider paradoxalement à leur faire comprendre que les mauvais traitements dont ils ont été victimes et qu’ils répètent malheureusement sur leurs enfants ne sont en fait que leur façon de s’«occuper» de leur progéniture tout en se «protégeant» de la tendresse qu’ils n’ont pas reçue.

Etre tendre serait, en effet, pour eux totalement «insupportable» tant leur blessure infantile est grande.

Là aussi, comme dans la configuration des couples «conventionnels», le travail psychothérapique consiste à reconnecter progressivement par petites touches les sujets avec leurs émotions et leurs conflits infantiles mal ou non liquidés, profondément refoulés, afin de leur éviter un effondrement brutal au risque suicidaire majeur. Nous reviendrons à la fin de notre ouvrage sur les méfaits paradoxaux, selon nous, du concept de résilience tant à la mode et véhiculé par les mass-médias comme mécanisme de défense plutôt «efficace» contre en particulier certains traumatismes physiques et psychiques de la petite enfance.

 

Du côté de l’enfant issu d’une famille dysfonctionnelle ou pathologique dans laquelle les parents menacent de se séparer, on observe fréquemment des attitudes chez l’enfant visant à maintenir une homéostasie familiale même bancale.

Ainsi l’enfant désirant à tout prix conserver sa famille peut parfaitement devenir un enfant à «problèmes» soit en présentant un trouble majeur du comportement (fugue, suicide, drogue, accident, violence, délinquance, etc.) soit en faisant une maladie psychosomatique grave (asthme, épilepsie, etc.) De ce fait il réussit pendant un certain temps à «réunir» ses parents, à tenter de les pousser à se remettre «d’accord» ou à se réconcilier. Il peut aussi inversement être un enfant «sans problèmes» beaucoup trop sage pour être vrai.

La réalité conflictuelle psychoaffective de ces enfants causée par un climat familial délétère risque selon les cas, la sensibilité et les ressources de chacun, de les faire évoluer vers la psychose, la névrose ou les pousser vers la créativité. L’attitude créative serait le résultat d’une propension du sujet à vouloir «marier» les représentations conflictuelles intégrées, à tenter de jeter des ponts, à établir des liens entre les diverses contradictions idéoaffectives générées par les tensions familiales.

La psychose résulterait de la mise en place de mécanisme de déni et de clivage face à une réalité conflictuelle non-intégrable (délire, passage à l’acte, autisme, etc.). Quant à la névrose, elle découlerait d’une attitude plutôt passive face aux conflits psychiques qui seraient refoulés et qui s’exprimeraient dans des formations réactionnelles (angoisses, obsessions, troubles psychosomatiques, etc.). Comme le dit bien Robin Skynner (p. 317) :

«Le névrosé ne serait donc, en général, pas capable d’admettre qu’il avait des problèmes dans sa famille, alors que «l’artiste» lui, le serait…». Le psychotique pour sa part les dénierait.

A cet égard nous faisons remarquer que le dogme de la famille nucléaire en tant que structure idéale de soin et d’éducation ne remonte qu’au 19ième siècle. Elle est le fruit de l’ère industrielle qui a largement contribué à la migration des populations ainsi qu’à l’éclatement des familles entendu ici au sens large. De ce fait se sont naturellement constituées de nombreuses familles nucléaires essentiellement fermées sur elles-mêmes. On peut raisonnablement supposer que l’embourgeoisement et l’enrichissement général des individus ont très certainement favorisé l’émergence de la famille nucléaire stricte, rendant l’entraide extérieure moins nécessaire.

Il est probable que l’avènement de la psychanalyse et de la clinique des névroses ainsi que les problématiques individualistes et narcissiques ne seraient que les conséquences directes. Comme on le sait bien dans la logique de l’économie de marché, l’offre crée très souvent le besoin et vice versa. Pourquoi n’en serait-il pas de même sur le plan de l’économie psychique comme le sous-entendait Marcel Colin au sujet des structures d’accueil de suicidants ?

 

Aujourd’hui les configurations strictement triangulaires ou duelles représentent la majorité des appariements familiaux. Ces typologies de la famille triangulaire ou monoparentale représentent à nos yeux des terrains à hauts risques conflictuels. Elles sont à même d’induire volontairement ou non des discours, des attitudes soit surprotectionnistes individualistes soit sectaristes collectivistes avec parfois des tentations d’endoctrinement pouvant aller jusqu’à la manipulation mentale des enfants comme on peut l’observer dans le cas du PAS (Parental Alienation Syndrome).

A ce propos nous aimerions citer Jean-Marie Abgrall (introduction du chapitre «Famille et manipulation», p.117): «On pourrait croire qu’au milieu de l’océan d’agressions qui émane de la société, la famille représente un havre de paix convivial et chaleureux, un îlot épargné par les nuisances et les effets pervers de la manipulation. Il n’en est malheureusement rien. Au sein de la famille, se développent tous les modèles possibles et imaginables de manipulation, altruiste et désintéressée souvent, égoïste et intéressée parfois, sadique et perverse aussi. La manipulation intervient dans la totalité du champ relationnel intra et extra-familial. On la retrouve dans les relations adulte à enfant, adulte à adulte, conjoint à conjoint, famille vis à vis de l’extérieur. Selon qu’elle régit les rapports adulte à enfant ou les rapports adulte à adulte, elle peut être autant une technique d’éducation qu’un mode d’emprise.»

La clinique nous démontre tous les jours que de nombreuses pathologies infanto-juvéniles arrivent souvent à s’atténuer voire à disparaître comme par enchantement dès que l’enfant réussit à sortir de son milieu d’origine et ce notamment quand il accède à une relative autonomisation, socialisation par le biais de l’école maternelle et élémentaire ou suite à un éloignement familial (pension, hospitalisation, colonie, vacances, adoption). Ceci pourrait simplement s’expliquer par le fait que l’enfant à travers ses «sorties à l’extérieur» se met tout d’un coup à percevoir, à comprendre qu’il y a d’autres façons de faire, de penser, de réagir que celles imprimées, imposées par l’exemple ou la pression de ses géniteurs ou de ses éducateurs.

 

Ainsi plus tôt un enfant apprendra à côtoyer, reconnaître les différents acteurs pourvoyeurs de soins et d’éducation adéquats à ses besoins, plus il sera à même de mieux s’adapter dans le monde en sachant sélectionner l’univers relationnel qui lui convient au lieu de le subir ou de s’en défendre. Sa palette relationnelle ainsi grandement élargie, l’enfant capitalisera par là même un fort sentiment de confiance en lui qui le protégera durant sa vie adulte des embûches, tentations, déceptions et vicissitudes inévitables que nous réserve habituellement la vie.

Objectivement il faut admettre que toute notre existence nous sommes amenés à vivre de nombreux conflits et que leur premier lieu d’expression et de résolution est bien sûr notre famille. Comme nous l’avons déjà écrit plus haut dans les familles équilibrées, normales, l’expression et la résolution des conflits ne sont nullement des choses malsaines, des problèmes à éviter à tout prix. C’est plutôt un moment privilégié pour s’écouter mutuellement, s’entraider, collaborer, trouver des solutions ensemble, savoir négocier, partager ou affirmer ses propres besoins, sa différence en tenant compte également des besoins, des conceptions que l’autre ne partage pas forcément.

20- Des couples et des familles dysfonctionnels